La chapelle Saint-Jacques à Foix

 

 

Le transfert de l’hôpital de Foix, qui a quitté les allées de Villotte où il existait depuis trois siècles pour se réunir à celui de Pamiers dans un no mans land entre les deux villes, a privé de sa fonction la chapelle Saint-Jacques dont il avait été d’abord l’annexe. Dans le Foix médiéval existait en effet une étape sur le chemin de Saint-Jacques de Compostelle, formée d’une chapelle dédiée au saint accolée à un abri pour les pèlerins, existant déjà au XVème s. La rue Saint-Jammes en conserve le souvenir : la chapelle se trouvait en effet à gauche en montant la rue Saint-Jammes (en oc Jammes pour Jacques, comme Jaime ou Jaume en catalan), sur l’emplacement occupé d’abord par le collège, aujourd’hui par la mairie, qui s’y est installée quand les élèves l’ont quitté en 1887 pour le lycée nouvellement construit. Le gîte accolé à la chapelle était desservi de l’autre côté, l’impasse des hospitaliers indique encore sa présence : ces hospitaliers devaient être les fuxéens bénévoles et dévoués qui venaient soigner les ampoules, ou pire, des marcheurs, venus sur une des voies secondaires de la route d’Arles.

Le pèlerinage à Compostelle a été la première initiative européenne, qui a lancé vers l’Espagne sur les routes de France des pèlerins originaires d’Allemagne, de Suisse, d’Italie, d’Angleterre. De nos jours l’UNESCO a reconnu son caractère international en lui décernant le premier de ses labels. Quatre grandes routes, selon le Guide des pèlerins rédigé au XIIème s., mènent en effet à Compostelle, dont celle qui part d’Arles, empruntée par les Provençaux et les Italiens. Conservé à Saint-Jacques, sous le nom de Codex Callixtimus, ce Guide écrit vers 1140 en latin par le poitevin Aymeric Picaud, et traduit, sert encore de nos jours de référence érudite, car si les gîtes et les gens ont quelque peu changé depuis le XIIème s. il contient des notices sur les lieux traversés. Autrefois précieuses, elles sont aujourd’hui pittoresque ou piquantes, ainsi la difficulté du chemin dans les Landes, qui, plantées de pins au XIXème s., étaient encore des landes sablonneuses, ou les mœurs curieuses des Basques, et elles contiennent aussi des descriptions, déjà touristiques, de grandes églises à visiter par exemple Saint-Trophime d’Arles, Conques, Moissac, Saint Sernin, et surtout les reliques qu’elles conservent. Mais notre modeste chapelle n’a mérité aucune mention. En revanche, à Saint-Lizier, les reliques du saint étaient vénérées, et les livres de la confrérie, fondée en 1533, nous donnent, avec sa règle, les noms des licérois et couseranais revenus de Compostelle. Ces voies du Piémont, longeant les Pyrénées, se réunissent toutes à Saint-Jean Pied de Port, où l’on aborde la montagne. A Roncevaux, on retrouve, avec la trahison de Ganelon et le cor de Roland, le souvenir de Charlemagne, présent dans toutes les Pyrénées, dont, chez nous, à Sabart. Les pèlerins y reçoivent la bénédiction qui les protégera des dangers de la route, et le premier coup de tampon sur le credential, le livret qui, muni d’un à chaque étape, jusqu’au dernier à Saint-Jacques, prouvera leur qualité dans les gîtes et au retour. A partir de Roncevaux ils suivent désormais une seule route, le Camino francès. Et ils reviendront en portant la fameuse coquille, ramassée au cap Finisterre, au bord de l’Océan Atlantique, fièrement arborée sur leur chapeau et ornant, parfois flanquée de leur devise : Ultreia, le seuil de leur maison. Sur une maison à colombage de la place des Etendes à Saint-Lizier l’une d’elle perpétue la mémoire d’Antoine Lassalle, jaquaire en 1655.

Au début du XVIème s. l’hôpital Saint-Jacques a reçu un legs d’un riche marchand de la ville, Bertrand Despujols. Le pèlerinage interrompu par les guerres de religion, la chapelle a pris alors une importance particulière. Foix, aux mains des Albret, était devenu citadelle protestante, l’église Saint-Volusien démolie, les reliques du saint jetées au vent, et sa chasse fondue. Les chanoines de l’abbatiale, réfugiés à Saint-Jacques, y ont célébrés les offices, à partir de l’édit de Nantes et jusqu’au 21 décembre 1613. Saint-Volusien a été rebâti et restauré par François-Etienne de Caulet, abbé de Foix avant de devenir évêque de Pamiers. Mgr de Caulet y a installé à nouveau les douze chanoines augustins, qu’il a réunis à la Congrégation Sainte-Geneviève de Paris.

Des Capucins, qui avaient le droit de confesser dans la chapelle, desservaient l’hôpital Saint-Jacques, assistés par trois sœurs ils soignaient gratuitement les pauvres, les malades et les militaires de la garnison.  Un tour en bois (classé) permettait aux mères malheureuses de déposer l’enfant qu’elles ne pouvaient pas garder. A l’intérieur on faisait tourner l’alvéole (d’où son nom) pour le recueillir. Les enfants étaient recueillis à l’orphelinat, baptisés puis placés à la campagne.

En 1760 les capucins firent agrandir la chapelle, et l’ont dotée de statues en bois doré, et de grilles en fer forgé : la table de communion (disparue) et, d’autres plus petites, à l’entrée des absidioles. Mais surtout, derrière la maître autel, existe la salle capitulaire, ornée de peintures marouflées des personnages de l’Ancien testament entourant la Vierge, accompagnée de Joseph : sa généalogie, Noé, Abraham, Jacob, Isaac, et les prophètes Daniel, Ezéchiel, Isaïe, Jérémie, qui ont annoncé sa venue. Des peintures de Pédoya, exécutées au XIXème s. complètent l’ensemble, qui domine le mobilier : seize écritoires en bois, au décor quadrilobe, et seize miséricordes (siège qui, relevés, offrent un rebord assez large pour s’y asseoir à demi, permettant de supporter la longueur des offices). Cet ensemble est inscrit à l’inventaire des Monuments Historiques.

Sous la Révolution des bâtiments, construits aux XVIIème et XVIIIème s., ont été décrétés Biens Nationaux, et en 1804 l’Etat vendit le couvent à l’hospice. Devenu hôpital–hospice il était géré par la ville. Les sœurs de Nevers sont venues remplacer les Capucins pour dispenser les soins, c’est à elles que fut d’abord confiée, en 1808, la malheureuse appelée « folle des Pyrénées » trouvée dans le Vicdessos vivant nue avec les ours. Dans l’entrée précédant la chapelle, des cartouches de marbre noir encadrés de cadres sculptés portent les noms des notables fuxéens qui en étaient administrateurs et bienfaiteurs. Bernadette Truno, dans sa brochure sur le Patrimoine hospitalier de l’Ariège, mentionne celui d’un enfant trouvé, Gondrand, décédé en 1854, engagé comme militaire et léguant le prix de son remplacement.

Les administrateurs prenaient à cœur leur fonction humanitaire. Lors de l’enterrement civil de l’un d’eux, Joseph Fauré, Vénérable de la Loge la Fraternité Latine, décédé en février 1934, son cortège funèbre fit une longue station devant la porte pour lui rendre hommage.

 

Durant la dernière guerre, la chapelle Saint-Jacques fut un des hauts lieux de la Résistance. Le clergé fuxéen en avait confié le service à un prêtre, l’abbé Blanchebarbe, lorrain expulsé (les lorrains qui refusaient de devenir allemands étaient expulsés, munis de leur seule valise). L’abbé habitait avec sa sœur Marie-Louise rue Alsace, et faisait partie d’un réseau de passeurs. La charge de la chapelle lui convenait parfaitement pour son activité clandestine : sous couleur d’assister aux offices, les membres du réseau pouvaient lui parler à la sacristie en toute discrétion. Il faisait évader par l’Andorre et l’Espagne des jeunes gens qui allaient à Barcelone s’engager dans la France Libre. Le gîte leur était assuré par une autre Lorraine expulsée, madame Ména, dont le fils avait rejoint le maquis de la Montagne Noire. Madame Ména était locataire du domaine de Bouychères, où elle hébergeait les candidats à la France Libre. Pour arriver chez elle une autre lorraine les convoyait, ou on profitait de la situation de Bouychères, au bord de la voie ferrée, qu’il faut traverser pour y accéder. Les cheminots complice (dont Reverdy), en arrivant au passage à niveau, ralentissaient pour permettre aux clandestins de sauter sans risque. Ils descendaient le bout de chemin jusqu’à Bouychères, où madame Ména les attendait, les logeait et les nourrissait en attendant le passeur qui les conduirait, par Siguer ou Fontargente, sur l’autre versant. Il arrivait d’ailleurs aux cheminots prévenus de ralentir deux fois, la seconde un peu plus loin, au dessus du carrefour, et cette fois leurs passagers grimpaient le talus pour aller à la Charmille, le restaurant dont le propriétaire, Dubié, membre du réseau Morhange, les abritait dans sa grange. Leur guide les y prenait en charge et leur faisait prendre l’un ou l’autre chemin, selon ses informations. Car un autre Lorrain, le capitaine Gisquet, capitaine des douanes, unités gardant la frontière, connaissait les heures et lieux des patrouilles allemandes. Les passeurs savaient ainsi à quel moment et par où passer en relative sûreté, et en effet très peu furent interceptés, à l’inverse des autres départements où les risques de capture étaient sérieux. Le groupe d’évadés le plus mémorable, que les autres habitants, la famille Pujol-Pagès, a particulièrement contribué à prendre en charge, était constitué de dix huit séminaristes de Metz, accompagnés du frère de l’un d’eux, arrivés en soutane, repartis en pantalons. Madame Ména, instituée gardienne des soutanes, les leur a rendues à Metz après la guerre. Ils ont alors troqué l’uniforme sous lequel ils avaient débarqué en Provence et fait la campagne d’Alsace pour les revêtir à nouveau. La paix revenue, l’abbé Blanchebarbe, devenu chanoine, et ses disciples, sont revenus en Lorraine pour reprendre le cours de leur vie ecclésiastique.

 

« L’hôpital est, comme la cathédrale, l’église et le marché, un élément du paysage urbain ». De l’inventaire du patrimoine hospitalier ariégeois fait par Bernadette Truno se dégagent des évidences : l’histoire des hôpitaux s’étend sur plus d’un millénaire, les fondations dictées à l’origine par la compassion sont modestes et nombreuses, souvent excentrées pour servir de refuges, et les pèlerinages y ont joué un rôle important, car elles jalonnent les chemins de Saint-Jacques. B. Truno en les nommant « humanisme de la solidarité », caractèris l’attitude nouvelle à leur égard, et en effet, si la bienfaisance reste le motif principal, elle a changé avec le développement de la médecine scientifique : l’hospice a disparu, et la charité a fait place au souci de protection sociale. Transformé, modernisé, laïcisé, quitté par les sœurs de Nevers, et placé devant la nécessité de s’équiper d’appareils coûteux (les fuxéens se sont cotisés pour l’achat d’un scanner), l’hôpital de Foix a été conduit à se regrouper avec celui de Pamiers, en construisant en 2000 le Centre Hospitalier Intercommunal du Val d’Ariège. Une tradition multiséculaire est morte. Avec elle s’est éteinte la fonction de la chapelle.

 

Nombreux sont encore les fuxéens attachés à elle par leurs souvenirs, émouvants comme les sépultures, ou même les ondoiements. Mais aussi les cérémonies, qui, embellies par l’harmonium que tenait le professeur de musique madame Bigeyre, avaient une belle tenue. On me permettra ici une anecdote personnelle : à la fin du mois de mai (« c’est le mois de Marie, c’est le mois le plus beau ») les petites filles défilaient devant la statue de la Vierge, ôtaient de leur tête la couronne posée par leur mère, et la tendaient en chantant : « prend ma couronne/ je te la donne/ au ciel, n’est ce pas/ tu me la rendras ». Docile, dans la file, je copiais mes voisines –mais en silence- du haut de mes six ans, je contestais. Je ne connaissais pas encore le mot « mesquin » mais je jugeais : « quand c’est donné, c’est donné. Pourquoi aller lui demander de me la rendre ! ».

Ce lieu tristement fermé devrait pouvoir profiter de son acoustique, excellente, et de son cadre, qui lui redonnerait vie en lui offrant une utilité nouvelle, à la fois cultuelle et culturelle : revenir à la destination première d’un lieu historique, destiné aux jacquaires : certains fuxéens et ariégeois, sont membres d’associations à Saint-Lizier et Toulouse, et l’accroître dans un sens artistique en y organisant des concerts, mieux situés sur Villotte qu’à Montgauzy, dont en outre l’acoustique laisse à désirer.

Mesquin, le mot ignoré de mon enfance, conviendrait assez bien pour qualifier une menace : vendre un lieu qui a été cédé pour un franc symbolique.

 

Annie Cazenave