DELCASSÉ Théophile

 

Théophile Delcassé naît à Pamiers, le 1° mars 1852, à huit heures du matin, au 53, rue Sainte-Hélène, comme le déclare son père Laurent Delcassé à l’officier de l’état civil. Le 4 mars, il est baptisé dans l’église paroissiale du Mercadal et inscrit sur le registre avec les prénoms Pierre Théophile.

 

Son enfance est partagée entre l’école mutuelle “la mituello” et quelques terrains de jeux privilégiés.

 

Bachelier en 1870, il s’inscrit à la faculté des Lettres de Toulouse. Durant quatre années, il est aspirant répétiteur, puis maître répétiteur “pion” dans les lycées de Tarbes et de Montauban. Licencié ès lettres en novembre 1874, avec le projet de préparer l’agrégation d’histoire, il “monte à Paris” où il est maître répétiteur dans les lycées Saint-Louis et Rollin. A la fin de l’année 1876, interviennent deux évènements qui seront déterminants pour la suite de sa carrière .

 

Le premier est son entrée, comme précepteur, dans la famille Roman dont le père est archiviste du bureau de presse au Quai d’Orsay. De 1876 à 1882, Delcassé assure l’instruction des trois fils Roman. Pour lui, l’intérêt d’un long séjour dans cette famille n’est pas seulement d’ordre pédagogique : en effet, le précepteur déjeune chaque jour à la table des Roman. Nombre de conversations ont dû porter sur les questions internationales et Delcassé n’a pas manqué d’y puiser la matière de ses articles dans la presse parisienne et surtout faire naître en lui l’idée qui ne le quittera plus : entrer au Quai d’Orsay.

 

Le second est sa rencontre avec Gambetta en 1877. Favorablement impressionné par les idées du jeune ariégeois, “Le Grand Patriote” lui confie la rubrique des questions extérieures dans “La Petite  République française” et la “République française”. Douze ans durant Delcassé écrit des centaines d’articles relatifs aux relations internationales dans plusieurs journaux parisiens de même que quelques critiques littéraires ou musicales. Au nombre de ses relations  : le compositeur Reyer et le sculpteur Segoffin.

 

Ses loisirs ? la lecture et l’écriture principalement, un peu de sport, comme l’escrime ou la marche. Le 10 avril 1878, il termine une tragédie en vers : “Madame Carrière”, un nom bien ariégeois. Cette pièce en trois actes se veut une analyse sans concession de la haute société parisienne sous le Second Empire.

 

Il s’essaie à la politique en se présentant à l’élection au Conseil municipal de Paris en janvier 1881 où il s’est porté candidat républicain dans le quartier ouvrier des Bassins à Chaillot.... mais il est largement battu.

 

Cependant, lors des élections législatives au scrutin d’arrondissement de 1881, il recueille dans sa ville natale, sans être candidat, 349 suffrages, face au maire radical de Pamiers : Jules Lasbaysses.

 

 

 

 

 

 

S’il est rapidement considéré comme un spécialiste des questions internationales, Delcassé est également un observateur attentif de la politique intérieure. En mai 1882, il publie un pamphlet politique “Alerte ! Où Allons-nous ?”, dans lequel il stigmatise la politique générale de la France, pas assez dynamique à ses yeux, depuis la chute du ministère Gambetta.

 

Adopté le 14 mars 1885, le scrutin de liste  prévoit pour chaque département un élu pour 70 000 habitants. Avec ses 238 000 ressortissants cela permet à l’Ariège de disposer de quatre députés. Afin de préparer les prochaines élections législatives avec ce nouveau mode de scrutin il est  créé un comité départemental qui arrêtera la liste départementale à proposer au suffrage universel.

 

La réunion du congrès républicain intervient à Foix le 8 septembre 1885 sous la présidence du sénateur Charles Vigarosy qui, en début de séance, fait voter à main levée le rejet de toute candidature étrangère au département, éliminant du même coup celle du ministre Allain-Targé qui envisageait de se présenter. Il demande également d’excuser le député de Foix : Gaston Massip dont l’état de santé ne lui permet pas d’assister à la réunion. A l’issue de la séance, Delcassé pensant qu’il ne pourrait pas prétendre à être parmi les quatre premiers candidats retenus, déclare se désister de toute candidature “pour faciliter le groupement de ceux qui peuvent (...) apporter à la République un concours et un dévouement sans borne”. Son analyse se confirme puisqu’il n’arrive qu’en cinquième position sur la liste de candidature.

 

Depuis la campagne électorale des législatives de 1885 pour laquelle Delcassé est le secrétaire du candidat Gaston Massip, rédacteur au Journal officiel, député de Foix depuis 1881, il est entré dans l’intimité de la famille. Au décès de Gaston Massip, survenu à l’âge de quarante trois ans le 13 septembre 1885, il est désigné par le Congrès républicain de la circonscription de Foix qui se tient en urgence le 20 septembre suivant. Il est soutenu par la veuve de Gaston Massip : Geneviève, née Wallet, qui fait jouer toutes ses relations pour l’appuyer dans sa campagne électorale.

 

Les résultats du premier tour de scrutin du 4 octobre sont décevants pour les républicains ariégeois. Bien qu’arrivé en quatrième position Delcassé se voit contraint de laisser sa place, pour le second tour, à un radical : Jules Lasbaysses, député sortant de Pamiers.

 

Dépité, il rentre à Paris et retrouve sa place de journaliste à La République française mais n’abandonne pas pour autant la politique et poursuit une correspondance de plus en plus intime avec Geneviève Massip de deux ans son aînée et mère de trois enfants.

 

Il l’épouse le 26 octobre 1887 à la mairie du 9° arrondissement de Paris et en l’église  Notre-Dame de Lorette, ses témoins sont : Camille Barrère, journaliste, en poste à la légation de Stockholm et Joseph Reinach. De cette union, naîtront trois enfants : Suzanne, en 1889, qui épousera le futur général Noguès,  Jacques en 1891, lequel fait prisonnier lors de la guerre de 1914/1918 décédera en Suisse à l’issue de celle-ci, et Pierre en 1893 qui ne vivra que quelques jours.

 

 

 

 

Le nouveau couple réside alors à Paris, dans les propriétés de la famille Wallet : l’hôtel particulier du boulevard de Clichy à Montmartre ou la maison de campagne de Marly.

 

Sa notoriété ne cesse de croître en Ariège et le 15 juillet 1888, il est élu conseiller général du canton de Vicdessos.

 

Pour les élections législatives de 1889, la loi du 13 février rétablit le scrutin d’arrondissement. Très actif au niveau local, le congrès républicain de l’arrondissement de Foix du 21 juillet le désigne comme candidat pour les élections de septembre. A cette occasion, les “républicains” sont élus dans les trois arrondissements ariégeois : Joseph Sentenac à Saint-Girons, Jules Lasbaysses à Pamiers et Théophile Delcassé à Foix, ce dernier obtenant le meilleur score : 56.5 % des suffrages exprimés.

 

Il occupera les deux sièges de conseiller général et de député pendant une trentaine d’années.

 

Bien que retenu à Paris par ses nombreuses charges ministérielles, Delcassé a beaucoup œuvré pour son Ariège natale.

 

Grâce au vote de la loi du 15 février 1893, il favorise la modernisation de la mine de fer du Rancié, dans le canton de Vicdessos. Celle-ci périclitait ; elle avait en effet la particularité de ne pouvoir être exploitée que par les habitants de la vallée : elle sera désormais affranchie de la tutelle préfectorale et régie par un conseil d’administration composé des représentants des communes exploitantes ; en outre une coopérative ouvrière voit le jour. Pour augmenter sa rentabilité, un câble permettant l’évacuation du minerai est construit en 1896 en remplacement des convois à dos de mulets et un chemin de fer à voie étroite voit le jour entre Vicdessos et Tarascon-sur-Ariège en 1911.

 

En sa qualité de membre de la commission des chemins de fer à l’Assemblée, il œuvre au développement du réseau ferroviaire ariégeois par la création des lignes Foix-Saint Girons, Pamiers-Limoux, Lavalanet-Bram.

 

Il est surtout le “père” du transpyrénéen, par le tunnel du Puymorens, lancé par la convention franco-espagnole du 18 août 1904, achevé en 1929.

 

La première intervention de Delcassé à la tribune de la Chambre s’inscrit dans la discussion du budget de l’exercice 1891, au chapitre “questions extérieures”. Par ce discours du 6 novembre 1890, il entend démontrer que la République doit avoir une grande politique extérieure, en accordant une égale attention à l’empire colonial français et à la politique européenne.

 

En un seul discours, il se fait un nom à la Chambre. On l’y savait brillant journaliste des questions internationales, il faudra dorénavant compter avec lui, au plus haut niveau du pouvoir, chaque fois que la politique étrangère viendra en discussion à la Chambre.

 

 

 

 

 

 

Sa deuxième intervention le 30 novembre 1891 concerne la discussion du budget des Colonies. Cette fois encore, la Chambre partage largement les vues du député de Foix.

 

Le 17 Janvier 1893 Delcassé est appelé au poste de sous-secrétaire d’État aux Colonies, puis à celui de ministre, poste qu’il occupera du 30 mai 1894 au 15 janvier 1895.

 

La politique coloniale de la France va désormais s’inscrire dans une politique française globale dont le pivot sera la politique européenne. Le programme de Delcassé est surtout attaché à l’organisation de l’empire africain avec notamment le lancement de plusieurs missions d’exploration.

 

Cette politique coloniale ambitieuse s’explique par la consolidation de la position de la France en Europe avec l’alliance franco-russe réalisée entre 1891 et 1893. Une escadre russe visite Toulon en octobre 1893 et des fêtes sont données à Paris, en l’honneur des officiers russes.

 

Au ministère des Colonies, Delcassé fait figure de “novateur”, en tant que partisan de la politique du “bloc africain”, qui consiste à regrouper les colonies françaises d’Afrique, mais sans nouvelle conquête. De même, à l’administration directe des colonies, trop coûteuse, il préfère la forme du protectorat.

 

Le 28 juin 1898, Delcassé entre au Quai d’Orsay en qualité de ministre des Affaires Étrangères. Dés on installation, se pose avec acuité la question de la présence française sur le Nil. En février 1896, le capitaine Marchand a reçu pour mission, en partant du Congo français, d’atteindre Fachoda. Or, dans le même temps, les Britanniques remontent le Nil pour reconquérir le Soudan au nom de l’Égypte.

 

Marchand, le premier à Fachoda le 10 juillet 1898, y plante le drapeau français. Les Britanniques y arrivent le 19 septembre ; la rencontre entre le général britannique Kitchener et le commandant des forces françaises à lieu le 25 septembre 1898. La guerre va-t-elle éclater entre le Royaume-Uni et la France ? ... Le calme et le savoir-faire diplomatique de Delcassé permettent d’éviter l’affrontement : il donne l’ordre à Marchand de se retirer, Fachoda ne présentant aucun intérêt essentiel pour la France. Par la sagesse de sa décision et sa finesse diplomatique Delcassé sut éviter un conflit qui s’avérait hasardeux pour les deux pays tout en favorisant ultérieurement un rapprochement franco-anglais.Le gouvernement français suit son ministre des Affaires étrangères. Le pire a été évité mais l’opinion publique crie à l’humiliation ; “Delcassé-Fachoda / Delcassé-Lâchoda”.

 

Le système Delcassé peut se mettre en place. Le ministre veut briser l’isolement de son pays et réaliser un véritable équilibre européen. Ainsi la France doit-elle resserrer son alliance avec la Russie et trouver de nouvelles alliances en Europe, avec le Royaume-Uni, jusqu’à “l’Entente cordiale” conclue le 8 avril 1904 et avec l’Italie et l’Espagne.

 

La trop grande réussite de Delcassé irrite Guillaume II et l’Allemagne se dit encerclée. Le 31 mars 1905, le Kaiser débarque à Tanger pour signifier à la France que sa politique marocaine ne peut être acceptée par l’Allemagne qui veut sa part dans la pénétration européenne au Maroc.

 

 

 

La première crise marocaine est ouverte. L’émotion est grande à Paris. Le gouvernement français veut céder aux prétentions allemandes, à l’exception de Delcassé qui parle de “bluff” de l’Allemagne. Mis en minorité, le ministre des Affaires étrangères démissionne le 6 juin 1905.

 

Il est écarté du pouvoir entre 1906 et 1911. Difficilement réélu aux élections législatives d’avril 1910, il retrouve la présidence de la commission de la Marine le 2 mars 1911 puis obtient le portefeuille de la Marine.

 

Le 1° juillet éclate la crise d’Agadir. Delcassé conseille la prudence. La France  négocie finalement avec l’Allemagne contre la reconnaissance des droits politiques français sur le Maroc et la cession par l’Allemagne du “bec de canard” au Cameroun, au sud du lac Tchad, celle-ci obtient des territoires conséquents au Congo français.

 

Mais la seconde crise marocaine marque le véritable point de départ dans l’exacerbation de tous les nationalismes. Pour Delcassé, persuadé depuis longtemps que la guerre est inéluctable, la vigilance est de rigueur.

 

Le 25 septembre 1911, quelques jours seulement après la revue navale de Toulon, dans la même rade, le cuirassé “Liberté” explose, faisant 110 morts et 146 blessés graves ! Il faut accélérer la réorganisation de la flotte. Le ministre précise ses vues sur les moyens maritimes dont la France doit se doter, une Marine militaire capable de défendre les intérêts vitaux du pays, à savoir “assurer les communications entre les deux parties de la France que sépare la Méditerranée”. Parallèlement, une nouvelle formation pour les marins, équipages et officiers est mise en place.

 

En dépit de toutes ces activités, Delcassé trouve le temps de venir en visite officielle dans son Ariège, à Foix et surtout à Pamiers, le 30 juillet 1911, à l’occasion du centenaire du collège et du 20° anniversaire de la fondation de l’association amicale des anciens élèves, dont il est le président d’honneur.

 

Mais la crise de l’été 1911 a jeté l’alarme dans beaucoup de pays où l’état d’impréparation des armées est jugé préoccupant. La course aux armements et au renforcement des alliances mobilise les énergies. Toutes les puissances européennes protestent de leurs intentions pacifiques, mais la guerre n’a jamais été aussi proche.

 

En France, Raymond Poincaré est élu président de la République le 17 janvier 1913 ; il choisit Delcassé pour être l’ambassadeur de la France à Saint-Pétersbourg. Il arrive dans la capitale russe alors que les Balkans sont traversés par une crise grave. Cette fois encore, il s’efforce de trouver des solutions diplomatiques pour éviter l’embrasement général de l’Europe. L’alliance franco-russe est resserrée.

 

Mais les intérêts essentiels de la Russie sont à l’Est, avec l’ouverture des détroits, tandis que la France redoute l’affrontement avec l’Allemagne. Delcassé doit démontrer à l’allié russe la priorité de la résistance à l’attaque allemande “inévitable et prochaine”. En sachant que le meilleur garant de la paix est encore la solidité de la Triple Entente. En février 1914, il rentre à Paris.

 

 

 

28 juin 1914 ! Sarajevo ! ... le 28 juillet, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie ! le 4 août, la France entre dans le conflit. Le 26 août, le ministère Viviani “d’union nationale” est constitué : Delcassé retourne au Quai d’Orsay. La triple Entente est renforcée le 4 septembre. L’Italie s’engagera à ses côtés en avril 1915.

 

La situation complexe dans les Balkans sera fatale à sa carrière. Le 13 octobre 1915, il démissionne, en désaccord avec ses collègues sur l’opportunité des attaques alliées dans les Dardanelles. Delcassé ne veut pas d’une dispersion des forces françaises, convaincu qu’il ne doit y avoir que deux théâtres d’opération : le front français et le front russe.

 

Son fils Jacques, prisonnier des Allemands depuis septembre 1914, décède en Suisse le 26 juillet 1918. Fatigué moralement et physiquement, il abandonne la lutte. Il part pour le Cap d’Ail, sur la côte d’Azur, avec son épouse pour se reposer. C’est là que lui parvient la nouvelle de l’armistice. Sa clairvoyance lui fera écrire cette phrase prémonitoire : “le monde ne sera pas tranquille et nous serons exposés tant que le drapeau allemand flottera entre Rhin et Vosges”.

 

Il expose son argumentation dans de longues lettres à son ami Maurice Manoury. En octobre 1919, il ne vote pas la ratification du traité de Versailles parce qu’il ne donne pas à la France “les garanties solides et durables qui nous étaient dues”.

 

Renonçant à poursuivre sa carrière politique il consacre sa retraite à la promenade et à la méditation, sur les bords de la Méditerranée.

 

Le 21 février 1923, il décède à Nice et la France reconnaissante lui accorde des obsèques nationales.

 

Si aux colonies, aux affaires étrangères et rue Royale au ministère de la Marine, le passage de Delcassé a fortement marqué ses contemporains, au fil des ans sa figure s’est estompée. Cependant, le 3 octobre 1934 une cérémonie du souvenir est organisée à l’initiative du “Comité des Amis de Delcassé” et une plaque commémorative apposée sur l’immeuble que le député de l’Ariège occupa à Paris, 11 boulevard de Clichy.

 

Dans l’Ariège, le 20 septembre  1936, un monument est érigé à sa mémoire, au lieu-dit la Ramade, dans le canton de Vicdessos dont il avait été le conseiller général pendant trente et un ans.

 

Servir la France était son unique ambition : “La rendre forte et libre dans une Europe nouvelle, bâtie sur une paix véritable et une égalité juridique”.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      Claude ALIQUOT

 

 

Sources :

CLAEYS Louis, GARUS Henri, LAFONT Jean-Louis, Théophile Delcassé. Député de l’Ariège. Ministre, Pamiers, 1988

CLAYES Louis, Delcassé, Pamiers, 2001