« Lapin Blanc » ou la Mata Hari de l’Ariège

 (Une exclusivité pour Histariège : résumé d’une étude de J.J. Pétris)

 

Au moins trois livres racontent l’épisode ariégeois d’une « espionne » ou « agent double » dite « Lapin Blanc »… Sans compter la thèse incontournable pour les historiens de Robert Fareng sur « l’Occupation en Ariège » soutenue dès 1946.

Cependant, il s’avère que ces récits reposent sur le livre de R. Escholier, publié en octobre 1945, « Le Maquis de Gascogne ». Or, cet auteur manquait de recul et ne pouvait connaître les tenants et aboutissants de cette histoire. Ami du juge Gardelle (qui présida de nombreux et grands procès dès la Libération, tant à Foix qu’à Toulouse), il connaîtra quelques éléments supplémentaires un an plus tard… mais, encore, sans maîtriser la totalité du sujet… : il n’en reparlera plus… ! Depuis, d’autres écrivains-historiens ont repris son récit et ses conclusions…(voir Note sur le livre d'André Laurens) : le cas de « Lapin Blanc » semblait scellé.

 

Sans rentrer dans les détails qui font l’objet d’une étude à part entière, fort complexe et longue à partir de nouveaux documents retrouvés et de recoupements de témoignages (dont celui de « Lapin Blanc »), J.J. Pétris propose de retracer « l’aventure » de cet agent double qui a transité par Foix. Survolons, donc, en grandes lignes, cette vie hors du commun…

 

 

 « Lapin Blanc » après guerre (Arch : J.J. Pétris)

 

Danseuse, « Lapin Blanc » rentre en relation, en juillet 1940, avec un officier allemand du S.D. (Sicherheitsdienst : service de sécurité du Parti Nazi) de Bordeaux pour faire libérer son futur mari, officier supérieur de la Coloniale, qui était prisonnier en Allemagne.  La condition imposée en contrepartie  fut de fournir des renseignements sur le va et vient des officiers entre la France et les colonies. D’anciennes connaissances appartenant à l’IS (Intelligence Service : services de renseignements anglais), à qui elle se confie, voient tout l’intérêt que peut apporter cette situation : elle « travaillera » donc, en parallèle, pour l’IS tout en étant agent pour les Allemands.

 

Après quelques missions dans le milieu « officiers supérieurs » (en particuliers à Fréjus) et le départ de son mari en Indochine, elle est affectée, en juillet 43, à Foix (officiellement pour se remettre d’un problème de santé) où son frère est policier aux renseignements généraux. Elle s’installe à l’hôtel de la Barbacane. Elle y travaillera pour l’Abwehr (services secrets allemands), mais aussi pour l’I.S. (réseau de renseignements anglais), et plus spécialement dans celui de I.S.9 (ou M.I.9), réseau de renseignements et organisation de l’évasion des aviateurs abattus en France, Belgique et Hollande. « Lapin Blanc » a 27 ans.

 

De son séjour en Ariège, jusqu’à maintenant, il est retenu ce qu’en dit R. Escholier : un passage suspect en Andorre, une relation amoureuse sulfureuse avec un passeur, des relations ouvertes avec les officiers allemands (en particuliers leurs chefs, Sticher et Schmidt), une sombre histoire d’avortement et sa condamnation à mort par contumace en 1945 où « Lapin Blanc » est montrée comme une « traître ».

 

Mais ce que l’on ne sait pas alors, c’est qu’elle était, dans le même temps, en relation avec le réseau de passage de Mary Lindell dite « Marie-Claire » (qui transitait, en particuliers, par l’abbé Blanchebarbe, prêtre lorrain réfugié à Foix) et qui s’occupait essentiellement de passages d’aviateurs anglais (mais aussi belges ou hollandais).

Elle a assuré, une fois, avec Mary Lindell elle-même, un convoi jusqu’à Bourg-Madame (avec la complicité de cheminots). Si elle a entendu parlé (alors qu’elle était en fonction) d’une Françoise, membre et responsable du réseau dit « Françoise » (Françoise Dissart), elle ne l’a jamais rencontrée.

 Mary Lindell

 

 Elle connaissait parfaitement des policiers de Foix (dont son frère) qui fournissaient de fausses cartes d’identité aux fugitifs. Son rôle, pour cette mission de l’IS9, était de se renseigner sur les mouvements des douaniers aux frontières (ce qu’elle pouvait faire dans les bureaux du SD et de la Gestapo). Elle était, aussi, en relation avec un autre agent double qui travaillait, aussi, avec l’Abwehr d’une part, et l’I.S. d’autre part : celui-ci fournissait des messages qui ont transité par elle avec l’aide de passeurs vivant en Ariège pour l’ambassade de Grande Bretagne à Barcelone (comme Azam, forestier à Freychenet, mentionné par Escholier comme étant l’amant de notre « Lapin Blanc », ce qui ne fut pas le cas…). De plus, l’hôtel de la Barbacane était un carrefour où se retrouvaient divers milieux (officiers allemands, relais de trafics de devises, etc…) : une mine pour un agent de renseignements....

 

3)      L’Histoire la concernant a retenu un rocambolesque passage en Andorre (octobre 1943) en utilisant une filière qui sera dissoute après celui-ci. Ce fameux passage en Andorre avec le passeur Pierre Aliot d’Ax a bien eu lieu. « Lapin Blanc » dans le cadre de sa mission s’était déjà rendue une fois, auparavant, dans la Principauté, mais cela par la voie normale, d’autant plus qu’elle disposait d’un Ausweis (laissez-passer). Ce « passage », raconté par R. Escholier et repris par la suite, le fut sur ordre du S.D. qui venait de connaître cette filière et voulait la démanteler. Il fut décidé que « Lapin Blanc » le pratiquerait pour en informer le SD. Ce fut, en fait, une opportunité. Elle put, ainsi, avertir, par l’intermédiaire d’Aliot, les membres du réseau de la situation : ceux-ci devront « se mettre au vert » après cette expédition. Aliot, par ex., après s’être caché, passera en Espagne pour rejoindre le consulat de Barcelone et s’engagera dans les forces armées jusqu’à la capitulation de l’Allemagne.

 

 Pierre Aliot

 

Elle fait, aussi, avertir (entre autres, par la femme Labrousse qui sera fusillée dès les premiers jours de septembre 1944 et qui était la maîtresse de son frère) les policiers, qui fournissent les faux papiers, de leurs arrestations programmées : deux d’entre eux, ne la croyant pas, en feront les frais…

Quant à la sulfureuse prétendue relation amoureuse avec Pierre Aliot, elle n’a jamais eu lieu. Mais, c’est à lui qu’elle a avoué travailler pour l’I.S. (ce que P. Aliot pourra vérifier) pour justifier ce passage : confidentialité ne veut pas dire intimité ainsi que cela a été écrit !

Arrivée en Andorre par Fontargente, « Lapin Blanc » se rend à Radio-Andorre dont le statut, à l’époque, est connu pour être ambiguë... Cela rendra encore plus suspect ce passage. Faut-il rappeler que c’est après les déclarations de « Lapin Blanc », en 1946, que certains responsables de cette radio furent poursuivis ? Seulement, il est apparu surprenant que « Lapin Blanc » revienne à Foix dans une voiture de la police allemande. C’était, en fait, le gage vis-à-vis de ceux-ci qu’elle avait bien fait le travail demandé (sans savoir qu’elle avait pris la précaution de prévenir les « victimes »).

Quoiqu’il en soit, à la Libération, ce passage en Andorre semblera toujours suspect faute d’en connaître les raisons profondes… et cela aura des conséquences…

 

4)      Dans les semaines qui suivent l’épisode d’Andorre, de nombreuses arrestations ou assassinats de résistants se produiront en Ariège et dans le Sud de la France (comme I. Cros, à Foix, avec qui elle était en contact et qu’elle avait fait prévenir en vain, ou Jules Amouroux ou encore François Verdier dit « Forain » et tant d’autres). Quant au réseau « Marie Claire », il sera démantelé par la Gestapo fin novembre et Mary Lindell arrêtée et déportée à Ravensbrück … : c’était la grande offensive du SD et de la Gestapo contre la Résistance. En Ariège, l’on soupçonnera « Lapin Blanc » d’en être pourtant l’instigatrice ! ...

 

5)      Quoiqu’il en soit, les arrestations des passeurs et des membres du réseau prévues par la Gestapo et le SD de Foix ne pouvant se faire, plus une rumeur sur un avortement la disant responsable, « Lapin Blanc » est rappelée au siège de l’Abwehr à l’hôtel Lutetïa de Paris (Novembre 1943).

 

Voilà, rapidement brossé le séjour de « Lapin Blanc » en Ariège, avant de conter la suite de sa vie. Pourtant, à la Libération, des poursuites seront engagées contre elle sur ces faits « apparents » : elle sera condamnée à mort par contumace, par le tribunal de Foix, en mars 1945 (à ce moment-là, comme nous le verrons, pour elle, la guerre n’est pas finie). Le même juge la rejugera une seconde fois en 1946 et la condamnera encore à mort : nous verrons quel sera son sort… inconnu jusqu’à maintenant.

 

 Qu’est devenue « Lapin Blanc » après l’Ariège ? Conséquences de son séjour à Foix… : Survol…

1)      Partie au siège de l’Abwehr, « Lapin Blanc » subira un entraînement et une formation pour ses futures missions. Ses instructeurs sont connus des historiens : en particuliers Rudi (Von) Mérode, agent du trafic de devises et des « bureaux d’achat » pour les Allemands, français pourtant (de son vrai nom : Frédéric Martin). Cependant, les liens avec l’I.S. sont maintenus…

2)      En avril 1944, elle est envoyée à Biarritz et en Espagne (avec Rudi Mérode): il s’agit, essentiellement pour elle, de renseigner les Allemands sur les officiers Anglais, et, inversement, de donner des renseignements aux Anglo-américains… sur les Allemands. D’autres missions annexes (radios, circulation des métaux) sont programmées.

3)      Après l’arrestation et l’exécution de l’amiral Canaris, chef des services allemands de l’Abwehr (9 août 1944), un avion l’emmène à Berlin, puis, en Tchécoslovaquie.

 

4)      Envoyée en Italie du Nord (la guerre n’est pas finie) sous un nouveau nom, « Lapin Blanc » travaillera toujours, au début, en lien avec l’I.S. des Anglais. Dénoncée comme agent double, elle est arrêtée par les partisans italiens lors de la prise de Gênes et mise en prison à Milan (27 avril 1945). Elle est, alors, contactée par les services français, qui l’utiliseront jusqu’au mois de novembre 1945 pour « doubler » les services anglais. Mais, elle est témoin de malversations commises par des Français. Son activité est décelée par les Anglais qui, après l’avoir détenue pendant 3 mois à Ciné-Cita, l’expulsent d’Italie et la remettent à la B.S.T. de Nice.

 5)      Condamnée à mort par contumace à Foix, elle était toujours recherchée pour des faits relevant du département de l’Ariège… On la traduit, donc, en justice à Toulouse après de nombreux interrogatoires où il lui est reproché de n’être pas loquace…

  

6)      Après de vives discussions avec le tribunal de Toulouse, les services français obtiennent que son jugement soit à huis clos (c’est d’ailleurs la seule femme à avoir été jugée par cette procédure). Le juge Gardelle, qui se veut être justicier de la Résistance et qui l’avait déjà condamnée à Foix, doit s’y résoudre… De plus, il n’a cure du courrier des services anglais justifiant des états de services de « Lapin Blanc »…

 7)      Les titres de journaux annoncent « L’espionne Lapin Blanc est condamnée à mort »…

 

 

8)      L’annonce faite de la condamnation, en haut lieu l’on tente de sauver sa tête ; des émissaires des services anglais et américains défilent à Toulouse. Après un simulacre d’exécution et le passage dans plusieurs prisons…vient, alors, la grâce du ministère de la justice, qui dans un premier temps, commue la peine en réclusion à perpétuité, puis en 20 ans d’emprisonnement ; enfin, sur intervention du général De Gaulle, « Lapin Blanc » est amnistiée et retrouve la liberté…

 

 

9)      Soutenue durant sa détention par plusieurs organismes (en particuliers la Fédération du Protestantisme, dont elle est issue), elle rencontrera beaucoup de personnes sur son chemin de vie (comme Alain Bombard, les Peugeot, etc…). C’est aussi grâce à ces personnes, qu’ayant retrouvé la liberté, elle achètera un château pour en faire une maison d’accueil pour délinquants.

Mary Lindell, libérée des camps (et qui reviendra souvent en Ariège), reprend contact avec « Lapin Blanc »… Elle revoit Jean Bénazet (de Varilhes), l’abbé Blanchebarbe, César Marty (Des Bazerques d’Ax) alors que Pierre Aliot (ainsi que sa femme) passent deux jours, en 1957, dans sa résidence : ces « passeurs » se rendaient à Londres pour être honorés… Ne pouvant se rendre à Londres, ce sont eux qui lui ramènent son titre et sa médaille…

 

 

10)  Après une dernière intervention du ministre de la justice Badinter (son dossier n’apparaît pas sous son vrai nom pour une partie de son existence et l’Etat prend en charge la partie occultée de ses cotisations), elle peut prendre sa retraite…  

11)  Alors que tout le monde la pense morte, « Lapin Blanc » est toujours en vie… : Je l’ai  retrouvée et rencontrée…

 Danseuse, agent double, condamnée deux fois à mort, éducatrice, etc… Par sa personnalité et sa vie, « Lapin Blanc » ne peut laisser indifférent …

 

(J.J. Pétris, avec l’aimable autorisation de « Lapin Blanc » qui se veut discrète sur sa vie…)

 

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Depuis la rédaction de cette page, nous pouvons annoncer que

                                                            France Cazamajou (nom de jeune fille) est décédée à Nice le 8 novembre 2010 à l'âge de 94 ans (puisque née le 20 septembre 1916)

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Note sur le livre d'André Laurens:

 Toutes les notices concernant "Lapin Blanc" s'inspiraient du livre de Raymond Escholier. Ce fut le cas jusqu’à la parution de l'ouvrage d’André Laurens « L’Ariège des "collabos". 1940-1945 » (2014) dans lequel il « dévoile » en partie le parcours de France Cazamajou au-delà de son séjour en Ariège (p. 148, 149 et 150), parcours conforme à la page sur « Lapin Blanc » présentée par Histariège, il y a déjà quelques années…

Cependant, André Laurens dans sa note 46 écrit : « voir sur ce point le portrait que trace d’elle le site histariège, un portrait réalisé d’après ce qu’elle a bien voulu dire à ses auteurs », insinuant, ainsi, que ce résumé ne repose que sur les dires de France Cazamajou, dite « Lapin Blanc », sans autres recherches.

Or, l’article de l’auteur de cette page sur Histariège est un résumé d’une dizaine d’années de recherches et ses sources (dont celles reprises par André Laurens) ont été confrontées aux souvenirs de France Cazamajou en personne : cette page ne se résume donc pas à un seul document bien qu’essentiel, puisqu’il s’agit de son jugement à Toulouse, mais se déroulant dans un contexte bien particuliers..

 

Quelques indices pour démontrer à André Laurens que l’auteur de cette page ne s’est pas contenté des dires de France Cazamajou (et que des documents ont été recherchés, dont ceux présentés par lui…) :

Si André Laurens dit bien que le procès a eu lieu à huis clos, c’est sur la demande des Services Français : déjà le 24 mai 1945, le général de Corps d’Armée Bergeron, commandant de région militaire dans un message à Mr le Commissaire du Gouvernement près la cour de Justice de Toulouse « envisage le dessaisissement au profit de la 7ème M », alors que le commissaire Soyes, chef du Bureau Documentation extérieure et Contre Espionnage, rappelant que France Cazamajou « arrêtée le 26 avril 1945 par la sécurité militaire française à Milan, a été utilisée par les services spéciaux français à partir de cette dernière date » écrit « Je vous demande, étant donné les contacts que l’inculpée a eus avec nos services que le huis clos soit ordonné lors de son jugement ». Il est à supposer que ces lignes ont été consultées.

Cependant, …cette demande ne relève pas simplement sur des raisons de confidentialité interne au service, mais, aussi, (ce qui n’est pas exprimé) en raison de bavures d’agents français (entre autres, celles concernant l’hôtel Martinez de Cannes) dont France Cazamajou a été le témoin : pour en arriver à cette affirmation, il faut chercher au-delà de quelques documents... (même bien relatés comme celui de la S.E.F.A. que l'auteur de la page sur Lapin Blanc a consulté, évidement, et qui a fait l'objet d'autres recherches sur son contenu...).

Quant au commissaire Fournial que l’on fait passer généralement pour un résistant de premier ordre (et même fondateur d’un réseau de passage), ses dires dans les interrogatoires sont même contestés par son collègue Marty (et même par la déposition du limonadier Canal). D’ailleurs, après la Libération, ses relations avec les « anciens résistants » seront pour le moins houleuses…

Enfin, pour la partie relevant de l’Ariège, pour André Laurens, il va de soi qu’il n’y a jamais eu de relations entre France Cazamajou et Mary Lindell (agent de l’I.S.9) ou Blanchebarbe (intermédiaire) par exemple (Cependant, ceux-ci entretiendront des relations après guerre…). Pourtant, ses renseignements pris à la source (Gestapo, service des douanes), permettront quelques passages en Espagne.

Cependant, il faut reconnaître, comme France Cazamajou elle-même, que ses activités relevaient plus de celles d’une aventurière que d’un engagement…