Regale

 

 

La Régale 

 

                      Cet épisode souvent méconnu se déroule à la fin du 17éme siècle et concerne un conflit majeur entre Louis XIV et le diocèse de Pamiers entraînant de fortes tensions entre le roi de France et les papes successifs.

 

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                       Depuis les Mérovingiens, les rois de France possédaient le droit de Régale, c’est à dire le droit de percevoir les revenus des évêchés ou des abbayes vacantes et de nommer aux bénéfices du diocèse qui étaient du ressort de l’évêque non encore nommé. Cette nomination des évêques ou des clercs constituait, donc, une intrusion dans le pouvoir spirituel, d’autant plus que Louis XIV pouvait, de ce fait, étendre l’influence des jésuites dans son royaume (par opposition aux jansénistes).

                      Les évêques du Midi de la France, dans un premier temps, affirment que le droit de Régale ne pouvait s’appliquer chez eux où il n’existait pas avant le rattachement de ces diocèses à la Couronne. La cour, sous influence des jésuites, prétend le contraire.

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                      Louis XIV, en 1673, fait un Édit soumettant tous les diocèses français au droit de Régale. 

                    Sur 130 prélats français, 128 s’inclinent. Seuls deux d’entre eux s’y opposent : Mgr Pavillon (1597-1677), du diocèse d’Alet (actuelle Aude), et Mgr François Etienne de Caulet (1610-1680) du diocèse de Pamiers.

                      En 1675, le roi demande à tous les évêques de France de faire enregistrer leur serment de fidélité, faute de quoi leur temporel serait saisi et le diocèse déclaré vacant et soumis à la régale, c’est à dire à la nomination d’un évêque par le roi de France. Tous les évêques acceptent cette formalité, sauf Mgr Pavillon et Mgr de Caulet.

                      Le pape Innocent XI tente un compromis tout en condamnant les prétentions du roi ; ce dernier ne voulant pas rompre avec le roi.

                      L’évêque d’Alet étant mort en 1677, Mgr de Caulet se trouve seul jusqu’à sa mort en 1680 pour s’opposer à la Régale.

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                       Le roi, devant l’obstination de Mgr de Caulet, fait saisir le temporel de l’évêque et, considérant que le diocèse est vacant et soumis à la Régale, nomme des chanoines. Mgr de Caulet les refuse. Le métropolitain de Toulouse, Mgr de Montpezat, casse l’ordonnance de Mgr de Caulet. L’évêque de Pamiers en appelle au pape et publie le « Traité de la régale, imprimé par ordre de M. l’évêque de Pamiers pour la défense de son église », afin de positionner son diocèse face aux demandes de Louis XIV

            Louis XIV donne l’ordre de saisir les biens de Mgr de Caulet et des chanoines restés fidèles à leur évêque. Mgr de Caulet envoie à Rome, l’archiprêtre d’Ax, Dorat, pour rencontrer le pape Innocent XI.  Louis XIV en profite pour nommer un nouvel archiprêtre à Ax. Mgr de Caulet excommunie les « régalistes ». Le pape Innocent XI prend la défense de l’évêque de Pamiers.

            L’archevêque de Toulouse, Montpezat n’était pas en odeur de sainteté à Rome bien avant la mort de Caulet, mais avait le soutien de Louis XIV et de son entourage. Ses nominations contre l’avis du pape vont accentuer le schisme. Déjà, le 17 juillet 1680, juste avant la mort de De Caulet, évêque de Pamiers, le pape Innocent XI écrit à l’évêque de Pamiers :

« Vénérable François,

… l’archevêque de Toulouse a osé attenter contre un décret du concile de Lyon et contre les droits et la liberté de l’église de Pamiers…

Si l’archevêque de Toulouse, ou ceux qu’il commet, continuent à vous persécuter, vous ou vos chanoines ou les autres bénéficiers de l’église, sous prétexte qu’il est vote métropolitain, nous attendons que vous défendiez votre personne et votre église contre leurs attentats par les armes des sacrés canons et des constitutions apostoliques ».

                       Mais, Mgr de Caulet meurt le 7 août 1680 dans le dénuement. A la session d’août 1680, les États du Pays de Foix, présidée par M. de Pailhès, abbé de Boulbonne, demandent que l’abbé de Boulbonne soit nommé évêque de Pamiers…

                     Cependant, les chanoines réguliers élisent trois grands vicaires pour assurer l’intérim. Les pères Rech et d’Aubarède furent chargés, par leurs confrères, d’administrer le diocèse.  Aussitôt, Foucault, intendant de Montauban et le marquis de Mirepoix, gouverneur du Pays de Foix, vont à Pamiers avec quatre compagnies de cavalerie et embastillent le vicaire capitulaire d’Aubarède (il restera 6 ans en prison à Caen où il devint aveugle). Pour le remplacer, le 31 août 1680,  les chanoines réguliers nomment alors le père Jean Cerle vicaire général et official du diocèse (c’est à dire en charge de la discipline du clergé) et Antoine Charlas. Jean Cerle, auparavant, avait été vicaire, à Tarascon, du prieur Caulet, frère de l’évêque défunt. Rech est enfermé au château d’Ax.

A l’instigation des jésuites, l’archevêque de Toulouse, Joseph de Montpezat de Carbon casse la nomination de Jean Cerle en vertu des pouvoirs qui lui sont conférés par Louis XIV et nomme Fortassin vicaire général de Pamiers. Le pape excommunie ce dernier en janvier 1681. Fortassin démissionne.  La Cour nomme un évêque, Cosme Roger, évêque de Lombez, qui refuse le siège. Cosme d’Anglure de Bourlemont, docteur en théologie, nommé par le roi le 4 juillet 1681, se voit refuser la bulle du pape et refusera l’évêché en novembre de la même année. Les deux tiers des curés refusent les ordonnances de l’archevêque de Toulouse. Foucault , intendant de Montauban, commence à emprisonner les curés rebelles au régalisme. Charlas doit s’exiler à Rome.  Simon Dandaure  succède à Fortassin par la volonté de l’archevêque de Toulouse. Quant au pape, il confirme les élections des chanoines restés fidèles à l’esprit de Mgr de Caulet.

Jean Cerle, ne voulant n’obéir qu’au pape, résiste. Ainsi, l’on verra « grand vicaire contre grand vicaire »… Montpezat va au Parlement (où il siège) et déclare que les « intentions du roi étaient que l’on condamne le père Cerle à mort ». La condamnation est prononcée le 16 avril 1681 : « condamnation par défaut de frère Jean Cerle, religieux réformé, se disant vicaire général de Pamiers, le siège vacant, à avoir la tête tranchée sur la place du Salin. Les livres et écrits séditieux dudit Cerle seront brûlés par l’exécuteur de la haute justice ». Cerle devient clandestin, mais ne reste pas inactif.

 En 1682, afin de tempérer la discorde entre la cour de France et la papauté, Louis XIV fait paraître un édit qui a pour objet de préciser la limite des droits qu’il revendique et la manière dont il entend les exercer. Le 3 février, l’assemblée du clergé, réunie à Paris, écrit au pape et lui rappelle ce qu’a fait le roi « pour l’église et contre l’hérésie » (celle du calvinisme). Le même jour, cette même assemblée envoie au pape un « acte de consentement du clergé de France à l’extension de la Régale » et proclame : « Nous avons résolu de mettre le droit de Régale universelle hors de doute et contestation ». François Decamps, qui sera nommé évêque de Pamiers par Louis XIV, en 1685, signe le texte.

En mars 1682, 150 rétractations de régalistes, dont le curé de Dun, Berenguier, qui combattit vigoureusement Jean Cerle, furent envoyées à Rome en signant ce texte : « Beatissime Pater, Post humillima predum oscula. Peccavimus : nec satis est semel dixisse, addimus iteum iterumque : peccavimus ».

Le 2 avril, le pape écrit à Paris pour annuler, casser tout ce qui s’est fait dans l’assemblée sur la Régale et exige une rétractation. Le pape finit par lancer une bulle d’excommunication contre l’archevêque de Toulouse et les autres ecclésiastiques qui se sont pourvus en régale conformément aux ordonnances du roi.

Le 6 mai, le clergé de France avait protesté contre « le glaive de l’excommunication sur l’un des plus illustres métropolitains de l’église anglicane » (Montpezat). Il y est ajouté : « mais notre surprise n’augmente t-elle pas lorsque nous sommes témoins que, contre la bonne foi des concordats, on continue, sans aucun sujet canonique, à refuser les bulles de l’évêché de Pamiers, à la personne qui a été nommée par sa Majesté ». Le même jour, une lettre circulaire est envoyée aux membres du clergé dans toute la France pour expliquer la nécessité de la protestation, en particuliers sur les affaires de Toulouse et de Pamiers. Le pape y est accusé « de commerce avec le jansénisme ».

A partir de là, la fracture sera évidente et la guerre ouverte s’accentuera. Les cerlistes (partisans du père Cerle), seuls fidèles à la primauté du pape, seront isolés et pourchassés. Le confesseur de Louis XIV, le père de la Chaize, jésuite, (dont Fénelon dira au roi Louis XIV : « Vous avez fait de votre confesseur un ministre »), demande à Mr de Mirepoix de ne pas se mêler des « affaires de Pamiers ». Ce dernier, gouverneur du Pays de Foix, est accusé d’avoir pillé les biens de l’évêque Caulet (meubles, 400 livres de sa bibliothèque, 2 mulets…).

Dans le diocèse de Pamiers, Jean Cerle doit vivre dans la clandestinité, mais reste toujours en contacts avec les prêtres reconnaissant la primauté papale sur celle du roi en matières religieuses.

Mai 1682 : l’arrêt du Parlement de Toulouse est pris : « Défense aux curés et aux prêtres du diocèse de Pamiers de déférer au mandement fait pour le jubilé par frère Jean Cerle, soit-disant vicaire général de Pamiers, de le copier, faire imprimer, vendre ni débiter »… « Défense à toute personne de donner asile au dit Cerle, et de reconnaître, pendant la vacance du siège de Pamiers, un autre vicaire général que Mr Dandaure, commis par l’archevêque de Toulouse ». Deux tiers des curés refusent de lire en chaire les ordonnances venant de Toulouse. Parmi eux, le curé de Celles, Saliès.

En août 1685, dans une missive, des prêtres exposent au pape les persécutions qu’ils subissent, lui «demandent secours et directions et le supplient de mettre fin au schisme en prononçant son jugement à propos de la Régale et des affaires de Pamiers ».

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            Deux clans vont se côtoyer ou s’affronter : les cerlistes et les régalistes. De fait, seul Dandaure, nommé par le roi, peut agir et cela avec l’appui des moyens royaux : ce qu’il ne se privera pas de faire (avec l’appui des notables et des seigneurs proches de la cour)

 

            En août 1685, vingt prêtres cerlistes écrivent un rapport détaillé sur la situation des prêtres du diocèse et demandent à Paignon, curé de Siguer, chassé de sa paroisse par Dandaure, de s’entretenir avec le pape. Ce dernier, Innocent XI, recevra Paignon le 4 juin 1686.

 

            Le 18 octobre 1685 : la Révocation de l’Édit de Nantes. Le roi Louis XIV, face à l’Europe veut « se poser en protecteur du catholicisme contre les protestants ». Il s’en suivra de cruelles persécutons exercées contre les protestants du Midi de la France ; ce qui entraînera la conversion (souvent forcée) d’un certain nombre d’entre eux ou leur expatriation.  Pour ces derniers, le culte de la Vierge est proscrit. Par réaction, le culte marial fera l’objet de toutes les attentions, bien que chez les catholiques, les jansénistes critiquent ce qu’ils appellent les « abus » de la dévotion.

 

         François Decamps est nommé évêque de Pamiers par Louis XIV le 12 novembre 1685 : le pape refuse la bulle. Mais il viendra siéger à Pamiers à partir du 15 septembre 1687 jusqu’en 1693 .

 

        Le 7 janvier 1686, Louis XIV donne à Versailles une « déclaration du Roy pour défendre les pèlerinages ». Il s’agit de privilégier ceux existant en France, d’autant plus, dit-il, que beaucoup prennent l’excuse d’un pèlerinage à l’étranger pour laisser femmes et enfants et quitter le pays. Il s’agit, aussi, d’éviter que des groupes de pèlerins allant à l’étranger se transformant en bandes rebelles : « Nous déclarons, ordonnons et voulons qu’aucun de nos sujets ne puisse aller en pèlerinage à Saint Jacques en Galice (Compostelle), ND de Lorette (Italie) et autres lieux hors de notre royaume, sans une permission expresse de nous… à peine des galères à perpétuité ».

 

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        Un mois après que le curé Paignon de Siguer soit reçu par le pape (4 juin 1686), Dandaure envoie le curé régaliste de Roquefixade, Clarac, et celui de Saint-Paul de Jarrat (Barrière) enquêter sur une apparition qui aurait eu lieu à Celles le 28 mai 1686.

 

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         Cette période de confusion et de troubles prendra fin avec la venue de Jean-Baptiste de Verthamon, docteur en Sorbonne, vicaire général de Rouen, à Pontoise, promoteur de la Sainte Chapelle à Paris. Il est nommé évêque le 8 septembre 1693 et sacré le 3 janvier 1694. Jean Cerle est mort depuis 1689.

Quelques jours après la nomination de J.B. de Verthamon, Louis XIV écrit au pape (le 14 septembre 1693) : « qu’il renonçait à l’observation de son édit touchant la déclaration faite par le clergé de France … Je suis heureux de faire savoir à Votre Sainteté que j’ai donné les ordres nécessaires pour que les choses contenues dans mon édit de 1682 touchant la déclaration faite par le clergé de France… ne soient pas observées ». Les relations de la Cour et du Saint-Siège reprirent leur cours normal.

 Cet épisode durant lequel le diocèse de Pamiers fut au cœur du conflit entre Louis XIV et le pape aura marqué le XVII éme siècle. Le diocèse de Pamiers n’aura pas eu d’évêque nommé par le pape et accepté par le roi de France entre 1680 et 1693 et aura connu une période trouble : conflits entre le clergé fidèle au roi ou obéissant au pape ;  conflit déguisé entre jansénistes et jésuites ; conflits d’intérêts d’ordre temporel  où l’usage de la force ne fut pas exempt…

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Notons que si Mgr de Caulet n’est pas né dans notre département actuel (puisque né à Toulouse en 1610), ses nombreux déplacements dans les paroisses (même les plus reculées) du diocèse de Pamiers ont  certainement fait de lui un « ariégeois frondeur » dont notre département affectionne le statut...

 

 

 (Étude: J.J. Pétris)